L'énergie comme matière du projet
Concevoir avec l'énergie est devenu une évidence. Mais cette évidence ne signifie pas nécessairement qu'elle soit devenue une pratique.
Depuis plusieurs années, l'énergie occupe une place croissante dans le projet d'architecture. Les réglementations ont renforcé les exigences de performance depuis la RE2020, les outils de simulation se sont multipliés, les usages évoluent, les questions de l'empreinte carbone d'un bâtiment et de sa résilience au changement climatique sont censées imprégner désormais chaque opération.
Pourtant, l'énergie reste encore souvent considérée comme une question qui intervient après les premières décisions architecturales. On dessine, puis l'on cherche comment rendre le bâtiment plus performant. On ajuste une enveloppe, on améliore une isolation, on choisit un équipement plus efficace.
Je crois qu'il est possible de prendre le problème dans l'autre sens. Et si l'énergie n'était pas seulement une performance à atteindre, mais une matière du projet ?
L'énergie, moteur de la pensée architecturale
L'énergie est généralement associée aux équipements : chauffage, refroidissement, ventilation, éclairage ou production électrique. Elle apparaît alors comme une donnée technique, que l'on cherche à optimiser à l'intérieur d'un bâtiment déjà pensé.
Mais avant même d'être consommée par lui, l'énergie est déjà partie prenante du bâtiment.
Elle est dans son implantation, son orientation, sa forme, dans ses ouvertures et son enveloppe. Elle est aussi dans les matériaux qui le constituent, dans les ressources nécessaires à leur production, leur acheminement et dans les infrastructures qui font que le bâtiment existe.
Il ne commence donc pas à consommer de l'énergie lorsque l'on allume le chauffage. Il entretient avec elle une relation beaucoup plus ancienne et beaucoup plus complexe.
Cette relation est particulièrement visible dans les architectures qui se sont développées avant la généralisation des systèmes carbonés de chauffage et de refroidissement. Son établissement, sa compacité, ses percements, les espaces intermédiaires, l'usage de la ventilation naturelle ou encore l'inertie des matériaux participaient directement à la manière dont le bâtiment composait avec son environnement. La conception bioclimatique contemporaine ne cherche pas à reproduire ces architectures, mais elle partage une partie de cette logique : considérer les conditions climatiques comme des données de projet plutôt que comme des contraintes extérieures.1
Ce déplacement du regard me paraît essentiel.
L'accentuation des évènements climatiques extrêmes participe à imposer ce changement de paradigme. Le soleil n'est plus seulement une source de lumière mais de surchauffe. Le vent n'est plus seulement un phénomène qui contribue à rafraîchir mais il peut être simultanément ressource et risque. Le climat a pris le pas sur la météo. Ça doit nous interroger sur la permanence des choses. Depuis l’après-guerre, une grande partie de nos sociétés s’est construite sur l’hypothèse d’un environnement relativement stable et de ressources disponibles. Le changement climatique et les tensions sur les ressources réintroduisent aujourd’hui une part d’incertitude que le projet ne peut plus ignorer. Ce qui était historiquement perçu comme une garantie de maîtrise, de stabilité ou de permanence peut aujourd’hui devenir une source de vulnérabilité. Les systèmes constructifs fondés sur l'abondance énergétique et matérielle révèlent leurs dépendances.
On ne peut plus les résumer à leurs seules caractéristiques physiques ou à leurs seules propriétés : elles participent à notre confort et dans le même temps le menacent. Penser la construction par le prisme énergétique revient à redonner son sens premier à l'architecture. L'énergie n'est plus un simple fluide mais une matière qui structure notre monde.
Cette manière de concevoir suppose de regarder le climat autrement.
Il ne s'agit pas d'appliquer une série de recettes même vertueuses — orienter les pièces selon les apports visés, multiplier les protections solaires, ventiler naturellement les volumes — comme s'il existait une architecture bioclimatique reproductible indépendamment de son contexte.
Un bâtiment parisien n'est pas soumis aux mêmes conditions, ni aux mêmes réglementations qu'un bâtiment méditerranéen. Une école n'a pas les mêmes rythmes d'occupation qu'un logement. Une réhabilitation d'un immeuble ancien ne dispose pas des mêmes marges de manœuvre qu'une construction neuve. À l'intérieur d'un même territoire, les situations peuvent différer.
Porter un regard différencié et pragmatique selon les contextes de chaque projet est à la racine d'un projet durable. Il doit être ancré dans une réalité plutôt que répondre à des critères de standardisation, être situé.
Il faut apprendre à questionner le climat, le site, les usages, le "déjà-là", les ressources humaines et matérielles, les contraintes économiques, le contexte social et politique. Concevoir la durabilité, c'est avant tout comprendre les relations qui les unissent avant de choisir les réponses techniques qui permettront à un projet de fonctionner, d'évoluer, de s'inscrire dans le temps.
Cette approche conduit à considérer l'énergie non comme une contrainte supplémentaire, mais comme un élément qui préside aux premières orientations d'un projet.
L’implantation organise le rapport à l'environnement ; la distribution, celui des flux ; la forme peut participer à la sobriété. L’épaisseur elle-même peut devenir simultanément structure, protection et régulateur thermique ou hygrométrique.
Il ne s'agit pas nécessairement de rechercher une sophistication technique. Il s'agit d'économie du geste. Les réponses les plus pertinentes sont celles qui permettent à une même décision de répondre à plusieurs enjeux simultanément.
Une recherche d'équilibre
Cette question devient particulièrement importante lorsque la performance énergétique est réduite à une série d'indicateurs.
Les outils de calcul sont indispensables. Ils permettent de mesurer, de comparer et d'objectiver certaines décisions. Ils rendent visibles des phénomènes qui ne le seraient pas autrement et permettent d'anticiper le comportement d'un bâtiment.
Mais ils ne disent pas, à eux seuls, quelle architecture doit être produite.
Une performance n'a de sens qu'en fonction d'un projet, d'un usage et d'un contexte.
Il existe toujours plusieurs manières d'atteindre un même objectif énergétique, et leurs conséquences architecturales peuvent être très différentes. Une solution peut être efficace sur le plan thermique mais difficile à entretenir. Une autre peut réduire les consommations tout en dégradant la qualité d'usage. Une troisième peut demander davantage de matière ou d'investissement initial mais offrir une meilleure durabilité.
La question n'est donc pas seulement de savoir quelle solution sera la plus performante, mais plutôt de savoir quelle solution sera la plus juste pour le projet.
Cette nécessité d'arbitrage me paraît fondamentale dans le travail de l'architecte. Elle empêche de déléguer entièrement la question énergétique à une logique paramétrique ou technique.
L'énergie devient alors une composante du raisonnement architectural parmi d'autres, qui doit entrer en dialogue avec la lumière, la structure, les matériaux, l'économie du projet et les usages.
Regarder l'énergie comme une matière du projet conduit également à élargir la question.
L'énergie n'est jamais seulement de l'énergie.
Elle suppose des ressources, des infrastructures, des réseaux, des matières premières et des systèmes de production. Derrière un bâtiment performant se trouvent toujours des chaînes matérielles et techniques qui participent elles aussi à son impact.
Cette réalité invite à regarder l'énergie sur une temporalité plus longue et à une échelle plus large que celle du bâtiment.
Les formes urbaines elles-mêmes sont liées aux systèmes énergétiques qui les rendent possibles. L'évolution des modes de production et de distribution de l'énergie a profondément transformé les villes, les infrastructures, les mobilités et les manières d'habiter. L'histoire de l'énergie est ainsi aussi une histoire de l'architecture et de l'urbanisme.2
La généralisation du chauffage, de l'automobile, de l'électricité ou de la climatisation n'a pas simplement ajouté de nouveaux équipements à la ville. Elle a rendu possibles certaines formes urbaines et certains modes de vie.
La transition des modes de consommation énergétique ne consiste donc pas uniquement à remplacer une source d'énergie par une autre. Elle peut conduire à interroger les formes qui dépendent de cette énergie, à adapter le modèle énergétique et à réduire les besoins.
Cette question devient centrale dans l'élaboration d'architecture résiliente face au changement climatique que nous connaissons.
Un bâtiment ne peut pas être considéré indépendamment du territoire qui le rend possible.
Une maison très performante peut nécessiter des déplacements quotidiens importants. Un quartier dense peut limiter l'étalement urbain tout en produisant d'autres contraintes de confort. Une opération de réhabilitation peut conserver une grande quantité de matière existante tout en nécessitant des infrastructures nouvelles.
Il n'existe donc pas d'échelle unique de la performance.
La question énergétique oblige à passer du bâtiment au quartier, du quartier au territoire, et parfois du territoire aux systèmes trans-territoriaux qui l'alimentent.
Cette lecture par les flux permet de comprendre autrement les relations entre architecture et urbanisme. L'énergie circule dans les bâtiments, mais également dans les réseaux, les infrastructures, les mobilités et les chaînes de production qui composent nos territoires.
Elle permet aussi de prendre conscience d'une chose simple : les bâtiments ne produisent pas seulement des consommations, ils organisent des dépendances.
Une localisation impacte les déplacements. Des choix constructifs et des arbitrages architecturaux déterminent la consommation de matière d'une opération. Un choix de programme modifie les rythmes d'occupation et définit les besoins énergétiques.
Le projet architectural participe ainsi à un système plus vaste dont la maîtrise échappe à l'échelle de la construction elle-même, mais dans lequel celle-ci doit s'intégrer consciemment.
La technique comme culture du projet
Cette manière de penser l'énergie ne conduit pas à opposer architecture et technique.
Elle produit au contraire un besoin accru de dialogue entre elles.
L'architecte n'a pas vocation à devenir ingénieur de tous les systèmes qu'il mobilise. Mais il doit pouvoir comprendre suffisamment leur fonctionnement pour participer aux décisions qui structurent le projet.
Cette culture technique est d'autant plus importante que les questions énergétiques sont rarement isolées. Une décision concernant l'enveloppe peut avoir des conséquences sur la structure, les équipements, le coût de construction ou la maintenance. Un système de ventilation peut modifier les hauteurs disponibles, les réseaux ou l'organisation des espaces.
La technique n'arrive donc pas après l'architecture, elle contribue à la construire.
Mon expérience professionnelle m'a progressivement conduit à regarder cette relation de manière plus concrète. J'ai pu mesurer combien les choix techniques prennent leur véritable sens lorsqu'ils rencontrent les conditions réelles de leur mise en œuvre.
Un détail n'est jamais seul, il participe toujours à une logique plus grande. Il engage une matière, un coût, un savoir-faire, un délai, des performances, la durabilité, la flexibilité d'un ouvrage.
Cette réalité me semble particulièrement importante dans une période où l'on demande à l'architecture de répondre simultanément à des enjeux environnementaux, économiques et sociaux de plus en plus nombreux.
Une réponse architecturale ne peut pas se résumer à une accumulation de dispositifs, elle doit être une mise en cohérence d'un ensemble de solutions. C'est pourquoi, même dans le cadre d'une rénovation par "gestes", phasés dans le temps, il est nécessaire de raisonner dans une vision globale du bâtiment à moyen ou long terme. Sans cette prospective, le risque est d'engager une série de travaux sans cohérence, potentiellement source d'inconfort et parfois de pathologies du bâti.
Cette mise en cohérence impose de lire le projet comme un objet dynamique indivisible, parcouru par des flux d'énergie, de ressources, d'eau, d'humidité, de matière, d'air, de chaleur et d'usagers.
L'architecture articule ces flux. Elle les canalise, les ralentit, les laisse entrer ou cherche à les maintenir à distance. Elle tisse des liens entre l'intérieur et l'extérieur, entre le bâtiment et le territoire, entre ceux qui arbitrent et ceux qui font.
Cette manière de regarder le projet me paraît particulièrement féconde parce qu'elle permet de sortir d'une conception de l'architecture comme objet autonome. Un bâtiment n'est jamais isolé. Il échange en permanence avec ce qui l'entoure et le traverse.
Concevoir un projet d'architecture durable suppose de mettre en relation l'ensemble de ces phénomènes qui participent à la définition qualitative et symbolique d'un bâtiment. Cette organisation peut être plus ou moins juste, plus ou moins économe, plus ou moins résiliente selon les contextes.
Il n'existe donc pas de réponse universelle à ces enjeux, seulement des arbitrages pragmatiques et négociés. Chaque projet doit construire son propre équilibre, en fonction de son contexte, de ses usages, de ses partenaires et de ses moyens.
Cette idée me semble aujourd'hui plus importante encore qu'elle ne l'était lorsque j'ai commencé à m'intéresser à ces questions. La transition écologique ne peut pas conduire à produire partout les mêmes bâtiments au nom des mêmes performances. Elle doit au contraire nous amener à regarder plus attentivement les situations particulières.
Avant de répondre par le projet, il faut donc élargir la lecture d'une situation : conditions climatiques actuelles et projetées, contexte territorial, potentiel du « déjà-là », ressources mobilisables, évolution des usages, techniques de mise en œuvre et inscription de l'ouvrage dans le temps.
C'est peut-être finalement cela que signifie considérer l'énergie comme une matière du projet : ne pas chercher une solution énergétique à appliquer à l'architecture, mais laisser les conditions énergétiques, climatiques et matérielles participer à la définition des orientations architecturales.
L'énergie comme continuité
Considérer l’énergie comme une matière du projet ne revient donc pas à ajouter une nouvelle contrainte à l’architecture. C’est au contraire élargir ce que l’on considère comme matière à concevoir : le climat, les ressources, les flux, les usages, les techniques, mais aussi les dépendances qui relient le bâtiment à son territoire et à ceux qui le fabriquent.
Cela suppose moins de rechercher une solution idéale que de construire, pour chaque situation, un équilibre capable d’évoluer dans le temps. La performance reste nécessaire, mais elle devient l’une des conséquences d’un projet plus largement pensé plutôt que sa seule finalité.
C’est dans cette capacité à relier les phénomènes plutôt qu’à les traiter séparément que la question énergétique rejoint celle de la continuité.
Concevoir avec l’énergie, c’est finalement concevoir avec ce qui rend le projet possible : un climat, un territoire, des ressources, de la matière, des usages et des hommes. Chercher dans leurs relations les conditions d’une architecture capable de fonctionner, de s’adapter et de durer.
1. Samuel Courgey, Jean-Pierre Oliva, La conception bioclimatique — Des maisons confortables et économes en neuf et en réhabilitation, Terre vivante, 2006.
2. HPCE — Histoire et Prospective d'une Capitale Économe, Des profondeurs des caves à la canopée. Histoire et prospective des politiques énergétiques d'une capitale économe 1770-2050, rapport intermédiaire du programme IGNIS MUTAT RES, 2012.
