Financer la ville, c'est déjà la dessiner
La ville n'a jamais été financée par hasard. Chaque grand cycle de transformation urbaine s'est appuyé sur un montage financier propre à son époque, et ce montage a toujours fini par façonner, en retour, la nature même de ce qui se construisait. Le financement d'un projet urbain n'intervient donc pas seulement en aval, lorsqu'il s'agit de rendre possible une transformation déjà pensée : il participe à déterminer ce qui peut être construit, où, dans quelles conditions et au bénéfice de qui.
C'est une histoire ancienne, dont les grands travaux haussmanniens constituent un exemple particulièrement révélateur. Le Grand Paris Express en est aujourd'hui un nouveau chapitre. Entre ces deux moments, les dispositifs ont changé, les acteurs se sont multipliés et les formes de financement se sont profondément transformées. Mais une même question demeure : quelle influence les conditions économiques de la ville exercent-elles sur sa forme, et quelle place reste-t-il à ceux qui la conçoivent pour agir sur ces conditions ?
Haussmann, un urbanisme financé par l'anticipation de la rente
Les travaux haussmanniens ne sont pas seulement une affaire d'urbanisme. Ils sont d'abord une affaire de crédit. Le Second Empire s'appuie sur des instruments financiers nouveaux — notamment la Caisse des travaux de Paris, créée en 1858, et surtout le Crédit Mobilier des frères Pereire — pour avancer les sommes nécessaires aux transformations de la capitale, dont le remboursement devait notamment être assuré par la valorisation foncière produite par les travaux eux-mêmes.1 La transformation urbaine repose ainsi sur l'anticipation d'une richesse future : l'espace est aménagé dans la perspective de la valeur qu'il permettra ensuite de produire.
Le décret-loi de 1852 sur l'expropriation pour cause d'utilité publique permet alors à la Ville d'intervenir à une échelle inédite. Au lieu d'acquérir uniquement les emprises nécessaires au percement des voies, elle peut acheter des îlots entiers, puis revendre les terrains devenus plus attractifs grâce aux nouveaux boulevards.2 Le financement précède ainsi le projet urbain et contribue à en déterminer les modalités.
La qualité urbaine que nous associons aujourd'hui au Paris haussmannien ne doit toutefois pas être dissociée des conditions sociales et économiques qui l'ont rendue possible. La transformation du centre de Paris s'est notamment accompagnée du déplacement d'une partie des classes populaires vers des quartiers périphériques alors beaucoup moins équipés. Jules Ferry dénonçait déjà, en 1868, le coût social et financier de cette transformation, ainsi que les mécanismes par lesquels l'amélioration du cadre urbain pouvait profiter davantage aux propriétaires qu'aux habitants.3 Bernard Marchand souligne lui aussi la difficulté récurrente, pour les pouvoirs publics, à récupérer la plus-value foncière créée par leurs propres investissements.4
La ville haussmannienne, souvent célébrée pour sa forme, peut ainsi être regardée autrement : comme le résultat d'une opération dans laquelle transformation spatiale et captation de valeur sont intimement liées. La qualité urbaine et le mécanisme économique qui la rend possible ne sont pas deux réalités séparées ; ils procèdent du même projet.
De l'investissement public à la production de valeur urbaine
Le centre de Paris est depuis longtemps structuré par une économie fondée sur la présence, les services, les bureaux, le commerce et le tourisme. La globalisation de ces activités et les politiques publiques qui accompagnent le développement de l'attractivité métropolitaine ont renforcé cette tendance. La question n'est alors plus seulement celle de la transformation physique d'un quartier, mais celle des activités et des valeurs que cette transformation cherche à attirer.5
Le Grand Paris Express permet aujourd'hui d'observer cette relation à une autre échelle. Un investissement public massif dans les infrastructures accompagne une transformation urbaine dont les effets attendus dépassent largement la seule question de la mobilité. L'infrastructure modifie l'accessibilité des territoires, recompose leurs relations et contribue à créer de nouvelles conditions de valorisation.
La comparaison avec Haussmann doit toutefois rester prudente. Le contexte politique, institutionnel et économique n'est évidemment plus le même, et les instruments mobilisés diffèrent profondément. Le parallèle porte donc moins sur les régimes politiques que sur un mécanisme : l'investissement dans l'espace urbain peut produire en retour une valeur immobilière qui participe à la logique économique de sa transformation.
David Harvey a montré comment, dans certaines phases du capitalisme, les capitaux excédentaires pouvaient être réorientés vers la production de l'espace, des infrastructures et de l'environnement bâti. Le concept de spatial fix permet de lire cette relation entre accumulation du capital et production de l'espace : la ville devient elle-même l'un des supports dans lesquels le capital peut être immobilisé, valorisé et renouvelé.6
Ce qui m'intéresse dans cette histoire n'est cependant pas seulement le rapport entre investissement et transformation urbaine. C'est ce qu'il révèle de la place de celui qui conçoit. Dès lors que les conditions économiques participent à définir ce qui peut être construit, elles participent aussi, indirectement, à définir ce que l'architecte peut encore décider.
Financer la ville, c’est déjà la dessiner
L’investissement urbain ne produit jamais seulement des infrastructures ou des bâtiments. Il modifie l’accessibilité des territoires, oriente les usages, transforme la valeur du foncier et redistribue les possibilités d’agir. Des travaux haussmanniens au Grand Paris Express, les contextes et les instruments diffèrent profondément, mais une même question demeure : qui définit la transformation, qui en assume les coûts et qui bénéficie de la valeur qu’elle produit ?
Cette question concerne directement l’architecture. Lorsque les équilibres financiers, fonciers et programmatiques sont arrêtés avant l’intervention du concepteur, une grande partie du projet est déjà écrite. Les formes restent à dessiner, mais les implantations, les densités, les usages et les temporalités ont souvent été largement déterminés.
Il ne s’agit pas de soustraire la ville aux réalités économiques, mais de faire de celles-ci une matière explicite du projet. Plus l’architecte intervient tôt, plus il peut relier les scénarios financiers à leurs conséquences spatiales, sociales et environnementales. Financer la ville, c’est déjà la dessiner. L’enjeu est que ce dessin ne traduise pas seulement la valeur attendue du territoire, mais aussi celle que le territoire peut durablement offrir à ceux qui l’habitent.
Pour Continuité architecture, la continuité territoriale consiste à articuler les choix de projet avec les conditions foncières, économiques et infrastructurelles qui les rendent possibles. Un projet ne commence pas aux limites de sa parcelle : il s’inscrit dans des réseaux, mobilise des ressources et participe à des transformations qui le dépassent. Intervenir en amont permet de rendre ces relations visibles et d’en faire des leviers de projet. Ménager le territoire, c’est ainsi orienter l’investissement vers des formes urbaines capables de soutenir durablement les usages et les évolutions futures.
1 Bernard Marchand, « Le financement des travaux d'Haussmann : un exemple pour les pays émergents ? », HAL Open Science, 2011.
2 Florence Bourillon, « La loi de 1852 et l'expropriation pour cause d'utilité publique à Paris », Histoire urbaine, n° 15, 2006, p. 83-102.
3 Jules Ferry, Les comptes fantastiques d'Haussmann, lettre adressée aux membres de la commission du Corps législatif chargée d'examiner le nouveau projet d'emprunt de la Ville de Paris, Paris, Armand Le Chevalier, 1868.
4 Bernard Marchand, « Le financement des travaux d'Haussmann : un exemple pour les pays émergents ? », op. cit., notamment sur les mécanismes de récupération de la plus-value foncière produite par les travaux publics.
5 Sur la notion d'« économie présentielle », voir Laurent Davezies et Christophe Terrier ; définition et ressources pédagogiques disponibles via Géoconfluences, ENS de Lyon / Éduscol.
6 David Harvey, concept de spatial fix, développé notamment dans ses travaux consacrés aux rapports entre accumulation du capital et production de l'espace urbain.
