La qualité architecturale comme langage commun

La qualité architecturale est une expression que l'on emploie souvent sans toujours préciser ce qu'elle recouvre. Elle peut désigner la beauté d'un bâtiment, la justesse d'une proportion, la qualité d'une matière ou la cohérence d'une composition. Mais elle peut tout autant concerner les conditions de fabrication, d'usage, de fonctionnement et de durabilité d'une architecture.

Je ne réduis donc pas la qualité architecturale à sa dimension esthétique. Elle comprend la qualité d’usage, la pérennité des ouvrages, leur adéquation technique et environnementale, leur cohérence économique et, plus largement, la capacité du projet à être réalisé sans perdre le sens des intentions qui l’ont porté.

La qualité architecturale comme dialogue

Les intervenants d’un projet n’ont ni les mêmes responsabilités ni exactement les mêmes intérêts. Il serait illusoire d’attendre d’eux qu’ils évaluent chaque choix selon des critères identiques. Il est néanmoins possible d’établir des objectifs partagés, suffisamment précis pour orienter les arbitrages et suffisamment ouverts pour accueillir plusieurs expertises. 

Parce qu’elle articule les dimensions spatiales, constructives, économiques et environnementales du projet, la qualité architecturale peut constituer l’un de ces objectifs partagés. Elle devient alors une valeur transversale, plutôt que le seul résultat d’une intention esthétique.1 

Une contrainte technique peut modifier une intention spatiale, un arbitrage économique remettre en cause un matériau et une entreprise proposer une solution que les études n’avaient pas envisagée.

Aucune de ces situations n’est en elle-même problématique. Le problème apparaît lorsque les acteurs ne disposent pas de critères communs pour en comprendre les conséquences et arbitrer les solutions. La question n'est donc pas de supprimer les différences entre les métiers, mais de permettre à ces différences de produire quelque chose ensemble.

La qualité ne résulte donc pas seulement du contrôle final de l’ouvrage. Elle se prépare en amont, lorsque les choix peuvent encore être comparés et leurs conséquences anticipées.2

Arbitrer sans perdre le sens du projet 

Tout projet construit résulte d’une succession d’arbitrages. Une organisation spatiale doit composer avec une structure, une intention avec un budget, un matériau avec un savoir-faire et un délai d’approvisionnement. La qualité d’usage et l’ambition environnementale doivent trouver leur place parmi des exigences techniques, économiques et réglementaires parfois contradictoires.

Préserver un projet ne signifie pas maintenir chaque dessin inchangé, mais conserver le sens des décisions lorsque les solutions évoluent au contact de la technique, du budget, du chantier et des usages. Le compromis ne constitue alors pas nécessairement un renoncement : il peut rendre plusieurs exigences compatibles, à condition que l’arbitrage reste relié aux objectifs du projet.

Lorsqu’une décision est prise isolément, elle peut dégrader la cohérence de l’ensemble sans que ses conséquences soient immédiatement perçues. Lorsqu’elle est discutée, documentée et replacée dans les objectifs du projet, elle peut au contraire conduire à une solution plus juste que celle initialement envisagée.

Il faut alors distinguer ce qui doit être préservé de ce qui peut évoluer. Une géométrie peut être adaptée sans diminuer la qualité d’usage. Un matériau peut être remplacé si l’alternative reste cohérente sur les plans constructif et environnemental. Un système technique peut être simplifié si cette évolution facilite son entretien sans compromettre les qualités du projet, ses performances, ni le confort de ses usagers.

La qualité de l’arbitrage dépend moins de la fidélité littérale au dessin que de la compréhension des orientations de la solution initiale. 

En rendant les décisions intelligibles, le dialogue permet ainsi de dépasser la confrontation des préférences pour éclairer les arbitrages.

La qualité comme terrain commun

Au-delà de l'intention, La qualité architecturale peut constituer un terrain commun aux acteurs d’une opération. Elle ne supprime pas leurs différences de métiers, de responsabilités ou d’intérêts. Elle permet de les confronter à une même question : ce que nous construisons est-il à la hauteur de ce que le projet cherche à produire ?

La réponse ne peut être uniquement esthétique. Elle engage les usages, la construction, l’économie, le contexte et la pérennité du bâtiment. Ces dimensions ne figent pas la qualité : elles fournissent des critères pour la discuter.

La qualité architecturale devient alors moins un jugement porté sur le bâtiment achevé qu’un outil de dialogue pendant le projet. Sans partager la même sensibilité ni les mêmes priorités, un maître d’ouvrage, un architecte, un ingénieur et une entreprise peuvent reconnaître qu’un espace fonctionne mieux, qu’un ouvrage sera plus pérenne ou qu’une solution facilitera son évolution. Il ne s’agit pas de parvenir à une appréciation uniforme, mais de partager suffisamment de critères pour discuter les choix et en mesurer les conséquences.

Un langage commun dans le temps

La qualité architecturale ne se décide pas une fois pour toutes au commencement du projet. Elle se construit, se précise et parfois se transforme au contact des études, du chantier, des usages et du temps. Elle devient un langage commun lorsqu’elle permet à chaque acteur d’apporter son expertise tout en comprenant ce que les décisions doivent préserver.

Assurer la continuité temporelle du projet consiste à maintenir ce langage de l’esquisse aux transformations futures du bâtiment. Il ne s’agit pas de figer l’intention initiale, mais de lui permettre de rester intelligible et opérante à mesure que les contraintes, les solutions et les usages évoluent.

La qualité architecturale est ainsi moins une propriété à défendre qu’une exigence à construire collectivement. Elle engage aussi une continuité matérielle : les choix de structure, de matériaux et de systèmes techniques déterminent la pérennité, la réparabilité et la capacité d’évolution du bâtiment.

Pour Continuité architecture, la qualité architecturale fournit un cadre pour concevoir, arbitrer et transformer sans perdre le sens du projet. Elle n’est pas seulement le résultat de l’architecture : elle est ce qui permet de la construire collectivement dans le temps.

 

1 Gilbert Ramus, membre de la commission juridique de l'Union nationale des syndicats français d'architectes (UNSFA), Les Valeurs de l'architecture, Ordre des architectes, 7 octobre 2020. La qualité architecturale y est envisagée comme une réalité associant plusieurs dimensions du projet et dépassant la seule expression esthétique. 

2 Denis Dessus, « Investir dans la conception, le bon choix économique », Contrats Publics, n°176, mai 2017. L'auteur souligne le rôle de la réflexion en amont et de la qualité de conception dans l'efficacité globale du projet.