Construire pour plusieurs futurs
Un projet d'architecture est toujours une projection.
Lorsque nous dessinons un bâtiment, nous essayons de donner une forme à quelque chose qui n'existe pas encore. Nous imaginons des usages, des occupants, des manières d'habiter ou de travailler. Nous choisissons une structure, des matériaux, des équipements. Nous évaluons un coût et un calendrier. Nous construisons, en quelque sorte, une hypothèse de futur.
Mais plus un bâtiment est appelé à durer, moins ce futur peut être connu avec précision.
Les usages changent. Les réglementations évoluent. Les conditions climatiques se transforment. Les prix de l'énergie et des matériaux fluctuent. Les organisations se recomposent. Des besoins que nous n'avions pas imaginés apparaissent, tandis que certains usages disparaissent.
Nous construisons pourtant pour plusieurs décennies.
Cette contradiction me semble être l'une des questions essentielles de l'architecture contemporaine : comment construire aujourd'hui sans faire le pari d'un seul avenir ?
L'avenir n'est pas un programme
Un programme architectural décrit généralement une situation à venir avec une certaine précision. Il donne des surfaces, des fonctions, des relations, des capacités d'accueil. Il constitue une base indispensable pour concevoir.
Mais un programme reste une photographie.
Il décrit ce que l'on sait aujourd'hui des besoins de demain.
Or un bâtiment survivra probablement à ce programme.
Un logement pourra changer d'occupant. Un bureau pourra devenir autre chose. Une école pourra être agrandie ou réorganisée. Une famille pourra évoluer. Une entreprise pourra modifier son organisation. Un bâtiment public pourra être confronté à de nouvelles attentes ou à de nouvelles contraintes.
Le projet doit donc répondre au programme sans nécessairement lui être entièrement soumis.
Cela ne signifie pas qu'il faille construire des bâtiments indéterminés, capables de tout accueillir. Une architecture qui prétend tout rendre possible risque finalement de ne plus rien exprimer.
Il s'agit plutôt de distinguer ce qui doit être précisément déterminé de ce qui peut rester ouvert.
Cette distinction est pour moi fondamentale.
Prévoir moins, permettre davantage
Il existe une différence entre prévoir un futur et permettre plusieurs futurs.
Prévoir consiste à faire un choix sur ce que sera demain.
Permettre consiste à donner au bâtiment les moyens de répondre à ce que demain pourrait devenir.
Cette différence peut sembler subtile, mais elle modifie profondément la manière de concevoir.
Une structure régulière et généreuse peut accepter plusieurs organisations intérieures. Une distribution bien pensée peut permettre de faire évoluer les usages sans reprendre l'ensemble du bâtiment. Des réseaux accessibles peuvent faciliter les transformations futures. Des assemblages démontables peuvent permettre de remplacer un élément sans détruire ceux qui l'entourent.
Mais la capacité d'évolution ne se résume pas à ces dispositifs.
Elle peut aussi se trouver dans la proportion d'une pièce, dans la relation entre deux espaces, dans la hauteur disponible ou dans la présence d'un espace intermédiaire.
Parfois, une marge de quelques mètres carrés peut avoir plus de valeur dans vingt ans qu'une optimisation parfaite au moment de la livraison.
Cette marge n'est pas un espace perdu.
Elle peut être une réserve de possibilités.
Cette manière de penser rejoint une réflexion plus large sur la prospective : plutôt que de considérer l'avenir comme une trajectoire unique à prédire, il peut être envisagé à travers plusieurs scénarios, dont les variantes permettent précisément d'explorer ce qui demeure incertain. C'était déjà l'un des principes de la démarche prospective développée dans le cadre de la recherche sur les trajectoires énergétiques des bâtiments parisiens à laquelle j'ai participé : croiser plusieurs scénarios permettait moins de prédire un futur que d'en explorer les conséquences possibles.[1]
Chaque projet fait des paris
Construire, c'est nécessairement prendre des décisions.
Et chaque décision constitue, d'une certaine manière, un pari sur l'avenir.
Nous choisissons aujourd'hui une technologie parce qu'elle semble pertinente. Nous dimensionnons une installation en fonction d'un usage prévu. Nous organisons une structure selon un programme donné. Nous déterminons une distribution, une façade, une enveloppe.
Certaines de ces décisions pourront facilement être modifiées.
D'autres seront beaucoup plus difficiles à remettre en question.
C'est là que se joue une partie de la responsabilité du projet.
Plus une décision est irréversible, plus elle suppose que notre anticipation soit juste.
À l'inverse, préserver certaines possibilités de transformation revient à réduire la quantité de paris que nous faisons sur l'avenir.
Je ne crois pas que cela signifie qu'il faille systématiquement rechercher la réversibilité.
Tout ne doit pas être réversible.
Une architecture a besoin de choix, de matière, de caractère et parfois même d'une certaine permanence. Mais il me paraît important de savoir où placer l'irréversibilité.
Qu'est-ce qui mérite d'être fixé durablement ?
Et qu'est-ce qui devrait pouvoir évoluer ?
Ces questions sont aussi architecturales que techniques.
La réversibilité n'est pas l'indétermination
La notion de réversibilité est aujourd'hui largement mobilisée dans les réflexions sur la transformation du bâti. Elle répond à un enjeu environnemental évident : si un bâtiment peut changer d'usage sans être démoli, une partie de la matière déjà mobilisée peut continuer à être utilisée.
Mais je crois qu'il faut se méfier d'une conception trop littérale de la réversibilité.
Un bâtiment réellement réversible à l'infini n'existe probablement pas.
Chaque transformation laisse des traces. Chaque programme impose des contraintes différentes. Certaines structures se prêtent mieux que d'autres à certaines évolutions. Certains bâtiments ont une histoire, une matérialité ou une organisation qui rendent certaines transformations souhaitables et d'autres absurdes.
La question n'est donc pas de rendre tout possible.
Elle est de rendre possibles les transformations qui ont du sens.
Cela demande de comprendre le bâtiment non seulement comme une réponse au programme présent, mais comme un ensemble de relations susceptibles d'être recomposées.
La structure, les distributions, les réseaux, l'enveloppe et les espaces extérieurs deviennent alors autant de supports potentiels de transformation.
Cette distinction entre ce qui demeure et ce qui évolue rejoint d'ailleurs une réflexion déjà présente dans mon travail sur la temporalité des bâtiments : concevoir pour le temps ne signifie pas prévoir précisément le futur, mais donner au bâtiment les moyens de lui répondre.[2]
Construire avec l'incertitude
Cette manière de concevoir prend une importance particulière face aux transformations environnementales auxquelles nous sommes confrontés.
Nous savons que le climat évolue. Nous savons que certaines ressources vont devenir plus contraintes. Nous savons que les exigences énergétiques et environnementales vont continuer à évoluer.
Mais nous ne savons pas exactement quelles seront les conditions d'un bâtiment dans trente ou cinquante ans.
Nous pouvons faire des projections, construire des scénarios, simuler différentes hypothèses. Ces outils sont nécessaires. Ils permettent de sortir de la simple intuition et de donner une forme à l'incertitude.
Mais une projection reste une hypothèse.
Dans le travail de prospective que j'ai pu mener sur les trajectoires énergétiques des bâtiments, cette incertitude était justement considérée comme une donnée du projet. Les scénarios étaient volontairement confrontés les uns aux autres, afin de ne pas réduire l'avenir à une seule trajectoire supposée certaine.[3]
Je trouve cette approche toujours pertinente aujourd'hui.
Il serait paradoxal de répondre à l'incertitude du futur par une architecture toujours plus rigide.
Je préfère considérer les scénarios comme des outils pour identifier les situations auxquelles le bâtiment devra pouvoir répondre, plutôt que comme des prescriptions permettant de dessiner dès aujourd'hui le bâtiment de demain.
Cette approche rejoint finalement une idée simple : nous ne pouvons pas connaître l'avenir, mais nous pouvons décider de la capacité que nous voulons donner au projet à l'affronter.
La transformation comme économie de matière
Cette capacité d'évolution possède également une dimension économique.
Transformer un bâtiment existant demande généralement moins que le remplacer entièrement, à condition que celui-ci puisse effectivement accueillir la transformation envisagée.
La question de l'adaptabilité devient alors une question de valeur.
Une structure qui peut accueillir plusieurs usages conserve un potentiel. Un bâtiment dont les équipements sont accessibles peut être plus facilement entretenu. Un espace qui peut changer de fonction évite parfois une reconstruction. Un élément démontable peut être remplacé sans entraîner la destruction de ceux qui l'entourent.
La conception de ces possibilités peut représenter un effort supplémentaire au moment du projet.
Mais cet effort constitue aussi une forme d'investissement dans le temps.
Nous avons longtemps évalué le coût d'un bâtiment au moment où nous le construisons. Il devient nécessaire de regarder également ce que certaines décisions permettront — ou empêcheront — pendant les décennies qui suivront.
La valeur d'un projet ne se limite donc pas à son état initial.
Elle comprend aussi son potentiel de transformation.
Cette approche rejoint une idée déjà présente dans ma réflexion sur le projet soutenable : celui-ci doit pouvoir répondre aux besoins du présent tout en anticipant les réponses qu'il apportera dans le futur, en composant avec des temporalités différentes plutôt qu'en recherchant uniquement une efficience immédiate.[4]
Faire avec ce qui existe
Cette réflexion rejoint naturellement mon rapport au bâti existant.
Réhabiliter ne consiste pas uniquement à améliorer un bâtiment pour répondre à un programme contemporain. C'est aussi reconnaître qu'il possède déjà une capacité à traverser le temps.
Les bâtiments que nous transformons sont rarement dans leur état d'origine. Ils ont déjà été modifiés, adaptés, réparés, parfois déformés. Ils portent les traces des usages successifs auxquels ils ont répondu.
Cette histoire constitue une contrainte.
Mais elle est aussi une ressource.
Elle nous rappelle qu'un bâtiment n'est jamais seulement le résultat d'un projet initial. Il est le résultat d'une succession de décisions.
Intervenir sur l'existant revient alors à ajouter une nouvelle couche à cette histoire.
La question n'est pas seulement : que voulons-nous faire de ce bâtiment ?
Elle est aussi : que voulons-nous lui permettre de devenir après nous ?
Cette manière de regarder la transformation rejoint pour moi une conception plus large de la sobriété : conserver ce qui peut l'être, transformer ce qui peut l'être, et éviter de rendre inutilement irréversibles les décisions qui pourraient avoir à évoluer.
Le rôle de l'architecte change
Concevoir pour plusieurs futurs demande finalement de changer légèrement de posture.
L'architecte n'est plus seulement celui qui imagine une forme et cherche à la maintenir intacte jusqu'à sa livraison.
Il devient aussi celui qui organise les conditions de son évolution.
Cela ne signifie pas renoncer à l'auteur ou au dessin.
Au contraire.
Il faut parfois dessiner très précisément pour pouvoir laisser certaines choses ouvertes. Il faut comprendre suffisamment la structure pour savoir où une transformation sera possible. Il faut connaître suffisamment les techniques pour identifier celles qui pourront être remplacées ou adaptées. Il faut comprendre suffisamment l'économie du projet pour distinguer ce qui représente un investissement pertinent de ce qui constitue une complexité inutile.
Cette capacité à anticiper sans prétendre tout prévoir me semble aujourd'hui constituer une part importante du travail architectural.
Elle demande de travailler avec plusieurs temporalités simultanément.
Le temps du projet.
Le temps du chantier.
Le temps de l'usage.
Le temps de la transformation.
Et, au-delà, le temps beaucoup plus long du territoire et des ressources.
Concevoir des possibles
Je crois finalement qu'un bon projet n'est pas nécessairement celui qui anticipe correctement l'avenir.
Nous nous tromperons nécessairement sur une partie de ce que nous imaginons aujourd'hui.
La question est plutôt de savoir si le bâtiment pourra continuer à fonctionner lorsque certaines de nos hypothèses se révéleront fausses.
C'est une autre manière de définir la robustesse.
Un bâtiment robuste n'est pas seulement un bâtiment solide. C'est un bâtiment qui possède suffisamment de ressources spatiales, constructives et techniques pour absorber une partie de l'imprévu.
Il ne s'agit pas de prévoir toutes les situations.
Il s'agit de ne pas rendre certaines situations impossibles.
Cette nuance est importante.
Car l'architecture ne peut pas résoudre l'incertitude. Elle peut seulement choisir la manière dont elle accepte de travailler avec elle.
Je ne cherche donc pas à dessiner le bâtiment de demain. Je cherche à construire aujourd'hui un bâtiment qui puisse encore avoir du sens demain.
Construire aujourd'hui pour plusieurs futurs
Cette posture rejoint naturellement les principes qui fondent Continuité architecture.
La continuité du projet consiste à ne pas considérer le projet comme une suite de phases indépendantes, mais comme une intention qui doit pouvoir traverser la conception, la construction et l'usage.
La continuité du bâti conduit à considérer l'existant comme une matière capable de poursuivre son histoire plutôt que comme un état à remplacer.
La continuité du territoire rappelle qu'un bâtiment participe à un environnement qui évolue avec lui et qu'il doit pouvoir accompagner ces transformations plutôt que les subir.
La continuité du vivant élargit encore cette temporalité : le bâtiment s'inscrit dans des cycles qui le dépassent, ceux de l'eau, des sols, des végétaux, du climat et des ressources.
Ces continuités ont en commun une même conviction : un projet ne devrait pas chercher à interrompre l'histoire d'un lieu, mais à lui donner les moyens de continuer.
Construire aujourd'hui pour plusieurs futurs, ce n'est donc pas construire dans l'attente d'un avenir hypothétique.
C'est accepter que le projet ne puisse pas tout savoir.
C'est choisir ce qui doit être durablement fixé et ce qui doit pouvoir évoluer.
C'est préserver des marges, des possibilités, des ressources.
Et finalement, c'est peut-être concevoir non pas un bâtiment définitif, mais un bâtiment capable de continuer.
Car nous ne savons pas exactement ce que deviendra le monde dans lequel il prendra place.
Nous pouvons en revanche décider de lui donner suffisamment de liberté pour qu'il puisse encore y trouver sa place.
[1] Cette approche s'appuie directement sur le travail prospectif développé dans le cadre de la recherche IGNIS MUTAT RES, auquel j'ai participé : l'étude proposait de croiser différents scénarios énergétiques et architecturaux afin d'explorer plusieurs futurs possibles plutôt que de construire une projection unique.
[2] Cette distinction entre prévoir le futur et permettre au bâtiment d'y répondre est également formulée dans l'article Un bâtiment n'est jamais terminé, à partir de la réflexion menée sur l'adaptabilité et les différentes temporalités du bâtiment.
[3] Dans le mémoire, le travail prospectif sur les bâtiments parisiens envisageait explicitement plusieurs scénarios, leurs variantes et leurs conséquences, jusqu'à des horizons de 2050 et 2100.
[4] La réflexion sur le projet soutenable développée dans le mémoire insiste sur la nécessité de prendre en compte des paramètres ayant des temporalités différentes et de considérer le projet comme un processus inscrit dans la durée plutôt que comme une recherche d'efficience immédiate.
[5] Samuel Courgey et Jean-Pierre Oliva, La conception bioclimatique — Des maisons confortables et économes en neuf et en réhabilitation, Terre vivante, 2006. Cette référence figure dans la bibliographie du mémoire.
[6] HPCE, Des profondeurs des caves à la canopée. Histoire et prospective des politiques énergétiques d'une capitale économe 1770-2050, rapport intermédiaire du programme IGNIS MUTAT RES, 15 octobre 2012.
